Peut-on atteindre les sommets de la vie mystique alors que l'on sait à peine lire et que l'on passe ses journées à garder des moutons ? En canonisant Francisco et Jacinta Marto, les deux petits voyants de Fatima, l'Église a définitivement ancré une avancée doctrinale : la sainteté n'est pas une question d'âge ou de science, mais d'abandon total à la grâce. Retour sur le destin fulgurant de deux enfants qui ont consolé le Ciel.
Des plaines de la serra à la rencontre du Ciel
Rien ne distingue Francisco, 9 ans, et sa sœur Jacinta, 7 ans, des autres enfants de la rude région d'Estremadura, au centre du Portugal. En ce printemps 1917, alors que l'Europe s'asphyxie dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, le quotidien des deux frères et sœurs se résume à mener le troupeau familial paître sur les terres de la Cova da Iria, en compagnie de leur cousine Lúcia dos Santos. Francisco est un garçon paisible, un brin contemplatif, qui aime jouer du fifre et s'isoler. Jacinta, elle, est une fillette vive, un peu capricieuse, qui adore danser. Sa piété reste celle, toute simple, d'un foyer chrétien de la campagne portugaise.
Le 13 mai 1917, un éclair déchire le ciel pur de la mi-journée. Au-dessus d'un petit chêne-vert, les trois enfants se trouvent face à une « Dame plus brillante que le soleil », vêtue de blanc. La Vierge Marie entre dans leur vie. Elle ne leur apporte pas un message de divertissement, mais un appel exigeant : offrir leur vie, prier le chapelet chaque jour pour obtenir la paix dans le monde et faire des sacrifices pour la conversion des pécheurs.
La promesse de la Vierge et le secret de la transformation
Au cours des apparitions successives, la Vierge fait aux deux plus jeunes une confidence qui va bouleverser leur rapport au temps et à la vie terrestre : elle viendra les chercher bientôt pour les introduire au Ciel. Cette certitude d’une mort prochaine, loin de les effrayer ou de les enfermer dans une tristesse morose, fait grandir leur vie intérieure de façon très différente.
Francisco, profondément marqué par la tristesse qu’il a devinée sur le visage de la Vierge et de Dieu, choisit la voie de la consolation. Sa préoccupation majeure devient de « consoler Notre-Seigneur et Notre-Dame qui sont si tristes ». Il passe des heures caché derrière le tabernacle de l'église d'Aljustrel, dans une prière silencieuse et adoratrice. Son amour pour le « Jésus caché » remplace tous ses jeux d'enfant.
Jacinta, quant à elle, est bouleversée par la vision de l'enfer que la Vierge leur a montrée en juillet. Une compassion dévorante s'empare de son petit cœur pour « les pauvres pécheurs qui vont en enfer ». Sa route vers le Bon Dieu passe par le sacrifice quotidien. Elle offre tout : sa nourriture qu'elle donne aux enfants pauvres, la soif ardente lors des journées de canicule, et même les moqueries d'une foule de curieux de plus en plus pressante.
Le laboratoire de la souffrance : l'épreuve de la grippe espagnole
L'année 1918 apporte avec elle le terrible fléau de la grippe espagnole qui ravage l'Europe. Le virus n'épargne pas le foyer des Marto. Francisco et Jacinta tombent gravement malades. C’est dans le secret de leur chambre, transformée en sanctuaire, que se déploie l'héroïcité de leurs vertus.
Francisco s'éteint le 4 avril 1919, à l'âge de 10 ans. Jusqu'à son dernier souffle, il refuse les médicaments inutiles, préférant offrir ses douleurs en souriant. La veille de sa mort, il reçoit pour la première fois la sainte Communion, réalisant son rêve de s'unir enfin au « Jésus caché ». Il meurt dans une paix lumineuse, ayant accompli sa mission de consolateur.
Le calvaire de Jacinta est plus long et plus douloureux. Atteinte d'une pleurésie purulente, elle doit être séparée de sa famille pour être opérée à Lisbonne. Pour cette fillette de 9 ans si attachée aux siens, l'isolement est une torture. On lui retire deux côtes sans anesthésie totale en raison de sa faiblesse. À l'infirmière qui s'émeut de ses larmes, elle répond simplement : « Jésus, c'est pour votre amour, pour la conversion des pécheurs et pour le Saint-Père ». Elle meurt seule, dans la nuit du 20 février 1920, enveloppée d'une paix mystique qui stupéfie les médecins.
La "petite voie"
La reconnaissance de la sainteté de Francisco et Jacinta a constitué une avancée de taille pour l'Église. Pendant des siècles, l'exercice des vertus à un degré héroïque supposait une structure psychologique mature, propre à l'âge adulte. On canonisait des enfants martyrs - car le don du sang supplée à la maturité -, mais jamais de jeunes enfants morts de maladie commune.
Le dossier des petits bergers de Fatima, rigoureusement documenté, a conduit l'Eglise à revoir ces critères. Le Pape Jean-Paul II, profondément lié au message de Fatima, s'appuie sur leur exemple pour valider définitivement la doctrine : oui, les enfants sont capables d'une authentique vie mystique.
Le 13 mai 2000, à Fatima, Jean-Paul II béatifie Francisco et Jacinta. Dix-sept ans plus tard, le 13 mai 2017, le Pape François les proclame solennellement saints. Ils deviennent ainsi les plus jeunes saints non martyrs de l'histoire de l'Église.
Des modèles pour notre quotidien
Le chemin des pastoureaux de Fatima pose une question cruciale à notre propre vie de foi : si des enfants de moins de dix ans ont pu transformer leur quotidien en offrande permanente par la seule force de leur volonté et de leur prière, qu'attendons-nous ?
Francisco et Jacinta nous réapprennent l'urgence des choses simples : la fidélité au chapelet, le sens du renoncement joyeux et la beauté de la compassion. Ils nous rappellent que devant Dieu, la grandeur ne se mesure pas à l'efficacité de nos actions ou à l'étendue de nos connaissances, mais à la pureté de notre amour.